3. janv., 2017

On a besoin des artistes, pour respirer, pour voir et entendre autrement !

Un peuple d'artistes

19 OCTOBRE 2015 | PAR NICOLAS ROMÉAS

 

Ce monde devient irrespirable. Ce monde où le mensonge est au pouvoir nous asphyxie. Ce monde où les mots sont en permanence déconnectés des actes, où les paroles ne servent qu'à manipuler autrui comme un objet, où l'on apprend dans des écoles, à coups de formations coûteuses longues et pointues, à considérer les foules comme des troupeaux à gérer et à exploiter. Et où l'on s'habitue à rire jaune, à trouver ça normal, et le cynisme le plus vil devient une attitude courante. Ce monde où chacun doit être plus malin que les autres, (pas plus intelligent, non, ni plus fin ou sensible, plus malin), pour s'en sortir en tirant bénéfice de l'ignorance ou de la fragilité de l'autre.

 

Ce monde où l'on se débarrasse de ceux qui ne suivent pas en négligeant une réalité essentielle, centrale : ce qui fait la force de l'humain, c'est précisément sa fragilité. Et ceux qui la portent de façon visible sont nos meilleurs alliés pour apprendre et comprendre la vie. Nous le voyons chaque jour lorsque par exemple les pratiquants de l'art s'invitent dans les hôpitaux psychiatriques ou les prisons. Ces comportements là, ceux des puissants de notre société, nous brutalisent, chaque jour, ici dans notre monde, par la façon dont nous traitons nos «autres», nos «fous», nos «délinquants», nos «étrangers», nos «migrants», ceux qu'on laisse pour compte. Ils nous agressent violemment dans la façon dont nous envisageons nos relations à d'autres cultures, dites «premières», qui sont comme l'oiseau dans la mine de charbon, ou la truite qui meurt si l'eau est trop impure, des témoins de notre possibilité de survie en tant qu'humains. Dedans ou dehors, c'est la même attitude. On ne peut plus du tout se sentir solidaire de ce monde et chacun, d'une façon ou d'une autre, le sent au fond de soi. 

Un monde où la perversité est devenue la norme au point qu'aucune parole simple ne peut y trouver place, car elle est immédiatement suspectée d'arrière-pensées ou de faiblesse. Cetamerican way of life qu'on nous a vendu pendant des décennies et qui prend vraiment pieds dans nos vies.

Mithridatisés. C'est comme ça que ça s'appelle. On s'accoutume au mensonge, à une rhétorique creuse élaborée pour le pouvoir, à une pensée perverse qui abîme et blesse la pensée commune, perturbe l'esprit des citoyens, brouille tous les repères, rendant presque impossible l'usage d'une perception et d'une réflexion saines, où l'émotion garde sa place. On s'habitue à l'impuissance, à ne plus écouter ceux qui crient leur douleur, ceux qui s'épuisent à tirer la sonnette d'alarme, ceux qui voudraient simplement, logiquement, mettre dans leur vie un peu de solidarité, de confiance en l'autre, un peu d'humanité. Car sinon, à quoi bon ?

Comment le geste de l'artiste, dont l'objet est de traverser l'ensemble du groupe humain, du corps social, pour l'aider à faire corps et éveiller en lui de nouvelles consciences, peut-il trouver sa place dans un tel monde ?

 


Une telle fonction peut-elle être désirée par une telle société? 

Dans les années soixante-dix, cette simple affirmation : «tout est politique» obligeait à reconsidérer les habitudes prises de longue date dans des domaines supposés sans rapport. Cette affirmation forçait à décompartimenter, à retracer les liens entre tous les terrains de nos vies, de l'éducation aux questions d'écologie et d'économie (« gestion intérieure d'une maison, d'une famille »), y compris ce qui semblait être très distinct de ce que l'on nomme habituellement la politique. Nous nous efforcions de rattacher entre eux des secteurs trop longtemps séparés et de relier l'ensemble de nos existences à ce qu'on appelle l'art et la culture.

Nous avons depuis perdu beaucoup de terrain. Cette tentative permanente de faire réapparaître le lien entre les choses, de nous exercer à l'intelligence au sens propre du mot (intel-ligere), a été rendue presque impossible par le travail d'une machine néolibérale qui nous enjoint chaque jour à ce qu'elle nomme l'«efficacité», c'est-à-dire à porter des œillères pour mieux consommer et produire.

Quand nous parlons de «culture» (à vrai dire nous hésitons à employer ce mot qui veut trop dire et ne dit plus grand chose), nous ne parlons pas de cette plus-value sociétale dont les uns seraient dotés et les autres dépourvus. Nous ne parlons pas de cette monnaie qui sert, comme le disait Pierre Bourdieu, à se constituer un capital symbolique à usage de distinction. Vous me direz que cette plus-value, à mesure que la vieille Europe se conforme au modèle étatsunien, se rapproche de l'obsolescence. Face au poids du chiffre en général et de l'argent en particulier, elle pèse de moins en moins dans la balance. Cependant, lorsque nous tâchons de creuser dans cette direction, quand nous tournons autour de cette question, celle de la pensée et de la création, c'est pour parler d'une aptitude à appréhender la réalité du monde d'un point de vue réellement humain. Pour évoquer une circulation de symboles dont le but est d'éveiller nos consciences, et qui doit concerner chacun et tous. Un point de vue où, par exemple, l'écologie et la culture doivent absolument se rejoindre pour exprimer le fait que l'urgence n'est pas seulement de «sauver la planète», mais surtout de raviver notre capacité à vivre en êtres sensibles.


Lorsque Jean Vilar affirmait qu'une pièce ne peut vraiment donner ce qu'elle a à donner que devant une salle qui représente la société entière, il manifestait clairement le rôle politique de l'art. Vilar, on ne le cite plus guère aujourd'hui, l'homme n'était pas plus parfait que vous et moi, pourtant voici quelqu'un qui a défendu becs et ongles le rôle politique du théâtre, lui qui disait aussi : «L'art du théâtre ne prend toute sa signification que lorsqu'il parvient à assembler et à unir». Et  : «Il s'agit donc de faire une société, après quoi nous ferons peut-être du bon théâtre». Et si l'on déroule jusqu'au bout le raisonnement de cet homme de théâtre, l'art est bien l'un des outils essentiels de cette action : «faire société».

L'art ne peut pas ne pas être politique.

Notre combat est sémantique et je sais que l'usage du mot «peuple» devient aussi de plus en plus délicat. Pourtant il s'agit bien de travailler la matière même du peuple que nous sommes, dans toutes ses composantes. C'est-à-dire le contraire de la division à laquelle on assiste aujourd'hui au bénéfice des puissants. Il ne s'agit pas de produire une quelconque unanimité, il s'agit de rassembler et de débattre, au-delà de tout «objet» et de tout spectacle, qui ne sont qu'autant de vecteurs pour nous permettre de parler ensemble de nos vies. C'est à ça que ça sert et on le comprend bien, même sans avoir toujours besoin de retourner aux sources Grecques. D'autres sources, (africaines par exemple) le font clairement apparaître. 

Lorsque le courant passe, ce peuple qui se rassemble devant un geste artistique n'est pas uniquement composé d'individus prêts à défendre des intérêts privés ou de classe, il forme aussi un ensemble solidaire, et c'est ce geste, et le partage d'une émotion, qui lui en fait prendre soudain conscience. C'est en ce sens que l'art que personne ne peut comptabiliser, mesurer avec des chiffres, est un adversaire du néolibéralisme en marche, et un témoin d'une part indestructible de l'être humain qui nous retient de sombrer dans le transhumanisme. Car ce qu'il rappelle est essentiel et peut se résumer en quelques mots : l'humanité réellement «augmentée» c'est celle qui est dotée d'un imaginaire et d'une âme. Et cela passe par des outils, qui servent à créer des langages pour que cet imaginaire puisse vivre et être partagé.

Or beaucoup de gens savent cela, beaucoup le ressentent et le vivent dans une immense frustration face aux compartimentages qui visent à réduire les humains à leurs fonctions de consommateur/producteur. C'est un peuple d'artistes.

 

Un peuple sensible. Imaginatif. Parfois naïf et souvent juste. Infiniment plus nombreux qu'on ne veut le laisser croire, dense, intuitif, attentif et aimant, armée de l'âme, diffuse, chaque jour veillant, traversant notre ciel d'un coup d'aile comme un immense vol de consciences, nuée d'anges gardiens rieurs ou tristes, candides et blessés, veillant aux injustices qui ne cessent d'être commises et en souffrant, à la gravité dont parfois on aurait besoin, à la légèreté sensible qu'un rien pourrait briser, à la bêtise qui nous désole et qui nous navre, à la beauté qui manque, souvent tuée dans l'œuf mais pas toujours et qui devient violente (ou convulsive) lorsqu'elle a réchappé au meurtre.

Un peuple intelligent, souvent modeste, parfois génial quand on lui en laisse le temps et l'espace, constamment travaillé, malaxé, canalisé, broyé, divisé, dupé, violé, moqué, trituré comme une matière, par une hiérarchie épicière qui croit avoir compris comment ça marche parce qu'elle s'est débarrassée de l'essentiel, de ce qu'elle s'imagine être superflu. Un peuple qu'on a tort, si l'on est capable d'une pensée au long cours, de ne pas entendre, car il est fait, comme le dit Jack Ralite d'«experts du quotidien, de porteurs de connaissances en actes ». Ce peuple de plus en plus exsangue, assoiffé de savoir et de justice, qui ne cherche pas le pouvoir et devant qui l'on tend des pièges imbéciles. Celui-là même dont le député Hugo parlait devant l'Assemblée Nationale le 11 novembre1848.

Nicolas Roméas

 

source: http://blogs.mediapart.fr/blog/nicolas-romeas/191015/un-peuple-dartistes