27. févr., 2017

Peut-on envisager une démocratie sans culture? Par vincent Hengel

si la culture n’est pas suffisante pour faire barrage à la barbarie, elle est néanmoins indispensable.

« Le salut de la démocratie passe par la culture et l’art en des temps où des «responsables» politiques comme Trump crachent sur cette culture et sur les artistes ».
 

Peut-on envisager une démocratie sans culture ? Quand on voit la place que les gouvernements laissent à ce poste dans leur budget, on peut se dire que, du moins dans le chef de nos dirigeants, ce n’est pas indispensable. Pourtant, il ne peut y avoir aucune démocratie véritable sans culture profondément inscrite dans les pratiques quotidiennes de la cité et des citoyens. Et si la culture n’est pas suffisante pour faire barrage à la barbarie, elle est néanmoins indispensable. Mais il convient encore de définir de quelle culture nous parlons. Car toutes les approches ne sont pas équivalentes et, dans le rapport au réel, dans notre capacité de nous révolter contre celui-ci, certaines de ces approches s’apparentent à la résistance, d’autres à la collaboration.

Le philosophe allemand Adorno s’est beaucoup interrogé sur cette question, sur le rôle de la culture et sa capacité à contribuer au bon fonctionnement de la société. On le connaît pour une formule choc (qu’il n’a d’ailleurs jamais prononcée telle quelle) : « Après Auschwitz, la poésie n’est plus possible. » Il a repris cette idée à travers différentes formulations, plus subtiles, telles que : « Après Auschwitz, toute culture est détritus. » Ce qu’il voulait dire, à tout le moins, c’est qu’on ne pouvait pas retourner à la création sans se poser au moins la question de l’utilité de la culture, de la création, de l’art. De son utilité et de son efficacité. Les détritus qu’il évoque, comme la difficulté de se remettre à la poésie, ce sont ces mots, entre autres, qui ont été détournés par les monstres et dont l’usage semble désormais impossible, comme « nuit » et « brouillard », qu’Hölderlin ou Novalis ont magnifiés.

Trois rêves

Pour Adorno, la culture peut répondre à trois rêves, qui sont chacun une promesse dont le philosophe cherche à voir dans quelle mesure elle est tenue.

1. Le premier, c’est celui de la catharsis qui nous promet une sublimation, autrement dit le divertissement qui nous permet de nous échapper des épreuves du quotidien, de prendre un peu de distance aussi pour mieux le saisir et y revenir plus forts.

2. Adorno ne dédaigne absolument pas cette culture, pour autant que ses créateurs soient sincères et qu’on évite la standardisation, piège dans lequel tombe le deuxième rêve, où cette promesse de sublimation n’est pas tenue. Ici, la culture est un produit dont la consommation n’engendre que de la frustration et plonge le public dans un cercle vicieux sado-masochiste, où l’on consomme toujours plus, accroissant sans cesse la frustration. Cette culture n’a d’autre fonction, pour reprendre l’expression célèbre de Patrick Le Lay (utilisée lors d’une conférence donnée devant le Medef en 2004), que d’être un adjuvant à la vente d’autre chose : « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ‘business’, soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. […] Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. […] Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise… »

3. Le troisième rêve d’Adorno désigne une forme de culture plus aboutie, plus exigeante, placée sous le signe de l’ouverture et promettant l’imagination (et, peut-être, la mise en œuvre) d’un monde meilleur. Ici, la culture dénonce, lutte contre les habitudes et les clichés, manifeste la dignité humaine et rappelle que le réel qui nous entoure est effrayant. Comme Hamlet, elle nous dit « qu’il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que ne peut l’imaginer [notre] philosophie », autrement dit que nous ne détenons aucune vérité absolue, et que la vérité n’est jamais qu’un discours auquel nous choisissons de croire. Dans « Django unchained », Tarantino choisit « Broomhilda » pour prénom de la femme de Django, l’esclave libéré par Schultz, l’aventurier allemand, qui expliquera à son compagnon que c’est le nom d’une princesse de légende allemande, retenue prisonnière par son père, Wotan, au sommet d’une montagne surveillé par un dragon, au milieu d’un cercle de feu. Seul un héros pourrait la sauver : Siegfried, qui n’a peur de rien et viendra sauver et libérer son amour. « Je me mets à sa place », dit Django lorsque Schultz a fini son récit… et c’est bien ce qu’il fera : aller rechercher sa femme et la sauver, au milieu d’un terrible incendie.

La responsabilité des artistes

Romain Gary l’a bien expliqué dans « Pour Sganarelle » : un artiste ne peut s’engager que pour son art, mais celui-ci, par l’émotion artistique qu’il suscite chez le public, peut amener ce dernier à vouloir bouleverser le réel, révolutionner le monde pour le rendre aussi beau que l’art. Lequel, pour Gary, est « une barbarie qui aspire à finir »  : l’art utilise tout, y compris (voire surtout) l’horreur, pour créer de l’émotion et de la beauté. Guernica de Picasso est bouleversant de beauté, mais illustre parfaitement en quoi l’art est révolutionnaire ; toute beauté, même fondée sur l’horreur, provoque une jouissance, un bref moment de plaisir personnel coupé de toute considération sociale ou morale : c’est un « contact fugace avec le bonheur », mais « c’est précisément parce que ce contact est fugace que la société, le monde, les hommes sont ensuite redécouverts par nous, que nous les regardons autrement : ce qui leur manque, c’est aussi ce qui manque à l’œuvre en tant que réalité vécue. Ce « quelque chose » dans l’œuvre manquera toujours à toute réalité, mais il contribue au mécanisme du changement : c’est un dynamisme en soi. Que le puritanisme petit-marxiste ou exquis ne se fasse donc pas de cheveux blancs : c’est précisément parce que l’horreur de Guernica nous arrive du tableau comme une beauté, un « jouir », que tout ce qui en nous toujours choisit la beauté et la joie décide : plus jamais de Guernica. »

Émouvoir et dénoncer : c’est dans cet ordre que les choses se passent. Tout art doit d’abord susciter un plaisir, une émotion. « Donner au vide ses couleurs », pour reprendre la formule de Camus, avant que surgisse ce choc qu’évoque Gary et qui pourra, éventuellement, conduire le spectateur ou le lecteur à vouloir agir. L’action du public est imprévisible et l’artiste ne peut créer en cherchant à anticiper cette réaction ; c’est la condition de sa sincérité.

Tous les artistes ne sont pas dans cette démarche, mais certains le sont de façon tout à fait remarquable, comme, chez nous, les deux frères David et Fabrice Murgia. David, en collaboration avec l’auteur italien Ascanio Celestini, interprète dans « Laïka » un extraordinaire Christ parmi les paumés du petit quotidien, une observation subtile et tellement humaine des ravages du capitalisme vus par le bas, comme il les avait auscultés par le haut dans « Discours à la nation », du même Celestini. De son côté, Fabrice Murgia, qui a repris (non sans courage ou folie) la direction du Théâtre National, vient de créer son nouveau spectacle, « Black Clouds », où il fait s’articuler les pièces et les engrenages, potentiellement terrifiants, de la « toile » numérique dans laquelle nous sommes tous en train de nous engluer, qu’elle soit à la lumière ou dans les zones obscures du « dark net ». Mais que ce soit dans ces spectacles ou dans leurs précédents – et dans de très nombreuses autres productions d’autres artistes –, un impératif est à chaque fois maintenu : d’abord susciter du plaisir, du rire, de l’émotion.

Leurs salles sont pleines et, plus important, pleines d’adolescents, venus avec leur classe pour « voir du théâtre ». C’est à cela aussi que l’on mesure la responsabilité d’un artiste – à laquelle s’ajoute, pour Fabrice Murgia, celle du programmateur et du directeur de théâtre : à chaque représentation, il y a dans la salle au moins une personne qui assiste à son premier spectacle. De cette expérience dépendra son destin de spectateur, et il peut arriver que l’échec soit à ce point sévère que cette personne ne retournera jamais au théâtre (ou à l’opéra, ou au concert, ou à la lecture, ou au cinéma…). Pour forcer un peu le trait, on peut dire qu’à chaque spectacle, l’avenir du monde se joue…

Un artiste ne doit pas d’abord chercher à se faire plaisir : il doit faire plaisir à son public. Mais le public, à travers les institutions et la société dont nous sommes tous, potentiellement, les décideurs, doit permettre aux artistes de créer librement. Parce que le salut de la démocratie passe par la culture et l’art, et son enseignement, particulièrement en des temps où les budgets qu’on lui alloue sont sans cesse réduits au profit de la sécurité – qui se souvient que le gouvernement italien avait promis, pour chaque million dégagé pour la sécurité et la lutte contre le terrorisme, d’en débloquer un pour la culture ? –, en des temps où des « responsables » politiques comme Trump crachent sur cette culture et sur les artistes.

Chercher le temps perdu

Il y a quelques jours, on a retrouvé, dans des archives cinématographiques, ce qui pourrait bien être les seules images animées de Marcel Proust, l’auteur de « La recherche du temps perdu ». Une sortie de mariage, au début du vingtième siècle, un homme qui passe, coiffé d’un chapeau melon, arborant une petite moustache. Dans l’article du Monde qu’il consacre à cette découverte miraculeuse, Charles Dantzig établit le lien entre la culture et la défense des valeurs les plus essentielles : « Le mal galope, le bien arrive parfois par surprise. Le 15 février 2017 a eu lieu une déchirure du temps. Passant à travers les âges, Marcel Proust mouvant et émouvant a surgi devant nous, en tant qu’homme. Cette œuvre de génie [La recherche du temps perdu] a été créée par ce garçon comme tout un chacun, qui sort d’un mariage en chapeau rond. L’héroïsme n’est pas le fusil du sniper, le courage n’est pas la rodomontade du tribun. C’est le livre de ce demi-juif, ce gay, ce littéraire, cet élitiste. Il a enchanté le monde, et permis de survivre à tant, comme cet officier de l’armée polonaise emprisonné pendant la seconde guerre mondiale qui a donné une longue conférence sur lui, aidant ses compagnons à surmonter l’angoisse. Trump a galvanisé les salauds ? Proust, comme chaque artiste, galvanise les autres contre eux, qui veulent détruire ce qu’il représente. Dans la liste des conseils politiques qu’elle vient de poster à l’intention de ses compatriotes révulsés par Trump sur un autre réseau social, Facebook, la fille de Martin Luther King a placé : « Soutenez les artistes et l’art. » Le 15 février 2017, à Paris, en France, dans le monde, l’art et l’humanité se sont rappelés qu’ils n’étaient pas sans armes. »

Il n’y a aucun art dégénéré ; seules les démocraties dégénèrent, quand elles ne permettent plus à ses artistes de s’exprimer et à ses enfants de s’instruire et de se cultiver.

 

 

source : http://plus.lesoir.be/node/83548